RENÉ GIRARD : L'ILLUSION MYTHOLOGIQUE

René Girard

ITINÉRAIRE

1923 - Naît te 25 décembre à Avignon.
1947 - Sort de l'Ecole des Chartes, à Paris, avec un diplôme d'archiviste-paléographe. Quitte la France pour les Etats-Unis.
1953 - Thèse de doctorat sur l'opinion des Américains sur la France pendant la première partie de la Seconde Guerre mondiale.
1961 - Publie Mensonge romantique et vérité romanesque.
1972 - Parution de La violence et le sacré.
1974 - Devient professeur de français et de théorie critique à l'Université Stanford, en Californie.
1999 - Publie Je vois Satan tomber comme l'éclair.
2005 - Élu à l'Académie française.

«JE VOIS SATAN TOMBER COMME L'ÉCLAIR»

René Girard, Éditions Grasset, Paris 1999, 298 pages

Présentation du livre «Je vois Satan tomber comme l'éclair»

La découverte du christiannisme: le bouc émissaire était innocent ! (Le Temps, nov 1999)

Les Evangiles révèlent la cause de l'illusion mythologique. C'est une rupture extraordinaire. Elle nous amènera à cette notion moderne de «bouc émissaire» qui met l'accent sur l'innocence de la victime et sur l'absurdité du mimétisme transférentiel.

«Le souci des victimes a unifié le monde» (L'Hebdo. 18 novembre 1999)

Selon l'écrivain français, René Girard, l'intérêt que notre société porte aux victimes n'a pas d'équivalent dans l'histoire humaine.

La découverte du christiannisme: le bouc émissaire était innocent !
 
Le Temps, nov 1999,
Propos recueillis par Joëlle Kuntz et Patricia Briel
[Texte intégral]
 
Pour René Girard, qui ouvrait lundi les Rencontres internationales de Genève, les Evangiles sont une théorie de l'homme avant d'être une théorie de Dieu. A ce titre, ils nous renseignent sur les pratiques de la violence humaine. Le philosophe français explique comment, par la Passion, les chrétiens bouleversent complètement les valeurs. Le droit du vainqueur chez les Romains fait place au droit de la victime, qui devient «innocente». C'est une «révélation anthropologique»
 
Le Temps: Vous situez l'origine de la violence dans le désir de l'homme ­ un désir inassouvissable, dites-vous ­ de «ressembler» à des modèles, de les «imiter», de posséder les mêmes objets et donc de se mettre en rivalité avec eux pour les acquérir. Il s'agirait d'un mécanisme déclencheur presque automatique. Comment en arrivez-vous à cette hypothèse ?
 
René Girard: L'analyse des récits mythologiques et bibliques m'a mis clairement sur cette piste. Dans les mythes fondateurs, tout commence, en règle générale, par une violence si extrême qu'elle décompose la communauté ou l'empêche de se fonder. D'où vient cette violence ? Il est souvent question de frères jumeaux: deux semblables qui désirent la même chose se battent pour l'avoir et finissent par se haïr parce qu'ils n'y arrivent pas.
 
Un exemple: le pharaon et Moïse, «l'endurcissement du pharaon» contre Moïse car tous deux veulent pour eux le peuple juif. Ils ont un même désir, ils ne peuvent l'assouvir, il s'ensuit un immense chaos en Egypte. Ce désir de la même chose, pour imiter l'autre, devenir exactement comme lui, que j'appelle «le désir mimétique», est la source de la rivalité, du chaos et du conflit, donc de la violence.
 
- Tous les hommes sont-ils pris dans cet engrenage du désir et de la haine ?
 
- C'est un cercle vicieux. D'abord limitée au cadre d'une relation interpersonnelle, la violence s'exacerbe et se se généralise par contagion, par transfert. Le désir du même se renforce au fur et à mesure qu'il rencontre des obstacles. Les Evangiles ont un mot pour désigner ce renforcement réciproque du désir et de son obstacle: le «scandale», que certains textes nomment aussi «pierre d'achoppement». Cet emballement se transforme en crise «mimétique» et conduit vers une violence toujours plus grande: la violence de tous contre tous. Le phénomène aboutirait à la destruction totale de la société si, à son paroxysme, il ne déclenchait son propre mécanisme d'arrêt : on voit en effet cette violence de tous contre tous se retourner, spectaculairement, contre un seul individu (ou un seul groupe d'individus).
 
Celui-ci va devenir l'objet commun de la haine, sur lequel vont se focaliser tous les scandales. C'est une victime qu'on va «lyncher» et dont le sacrifice permettra de recréer l'unité de la communauté. Le lynchage apparaît alors comme le moyen que la société met en oeuvre pour retrouver la paix. Et la victime, de malfaitrice, devient bienfaitrice. Le mythe la fait accéder au divin. Aussi les dieux archaïques sont-ils à l'origine de la notion de victime.
 
- Dans les mythes, la violence collective a une valeur positive.
 
- Ils opèrent une transfiguration esthétique de la violence. Mais ils occultent l'horreur qui consiste à sacrifier un individu pour la paix de la communauté. C'est pourquoi, dans les mythes, la victime sacrifiée a toujours tort, c'est quelqu'un de coupable. Les persécuteurs se donnent raison de la prendre pour cible de leur haine et de la lyncher.
 
- Comment se fait-il que pour nous, au contraire, la victime soit en général innocente ?
 
- C'est que la Bible hébraïque et les Evangiles sont passés par là. Malgré leur ressemblance de structure, et le sujet qui les préoccupe, mort et résurrection, les récits mythiques et le récit chrétien sont différents. Dans les mythes, les acteurs ne sont pas conscients du mécanisme d'unanimité collective dans lequel ils sont englués. Ils croient réellement à la culpabilité de la victime qu'ils vont sacrifier. Le phénomène du «bouc émissaire» n'est donc jamais révélé en tant que tel. Tandis que la Bible hébraïque et les Evangiles non seulement le dévoilent, mais en dénoncent la cruauté.
 
Prenez Oedipe. L'oracle annonce qu'un jour il tuera son père et épousera sa mère. Les parents tentent de faire périr l'enfant, mais Oedipe échappe à la mort et se fait expulser par sa famille. Quelques années plus tard, alors qu'il est roi de Thèbes, les prédictions de l'oracle se réalisent. Apollon envoie une peste auxThébains, qui tiennent Oedipe pour coupable et l'expulsent afin de retrouver l'équilibre. Dans les mythes, l'expulsion du héros ou sa mort sont toujours justifiées au premier degré : c'est quelqu'un qui a fait du mal.
 
Les persécuteurs ne se savent responsables ni de léurs rivalités mimétiques ni du phénomène collectif qui les en délivre. ils rejettent sur leur victime la responsabilité de leurs malheurs. Mais en suite, l'ayant sacrifiée et s'en trouvant mieux, ils font d'elle le symbole de leur délivrance. Ainsi, après avoir démonisé leur victime, ils la divinisent.
 
Prenez maintenant le récit de Joseph dans la Genèse. Ses frères jaloux veulent d'abord le tuer, puis se décident à le vendre comme esclave à une caravane en partance pour l'Egypte. Là, Joseph sort de l'esclavage grâce à ses talents. Il réussit à prouver qu'il est innocent du crime d'adultère dont il est accusé et devient même premier ministre de pharaon. La Bible donne raison à Joseph, la victime, contre ses frères et les Egyptiens qui l'emprisonnent. Tout au long du récit, Joseph apparaît comme innocent.
 
Le gouffre qui sépare les mythes de la Bible est là : au lieu de répéter que la victime est coupable et les persécuteurs innocents, la Bible et les Evangiles proclament que la victime est innocente et les persécuteurs coupables. Qui plus est, les Evangiles révèlent la cause de l'illusion mythologique. C'est une rupture extraordinaire. Elle nous amènera à cette notion moderne de «bouc émissaire» qui met l'accent sur l'innocence de la victime et sur l'absurdité du mimétisme transférentiel.
 
- Comment survient-elle dans l'histoire des idées, et pourquoi ?
 
- Ah, ah! Si on le savait ! C'est ce que j'appelle pour ma part la révélation anthropologique du christianisme Elle survient dans la chrétienté au début de l'ère moderne, avec la notion «d'agneau de Dieu», Jésus-Christ, qui dit mieux encore que «bouc émissaire» l'innocence de la victime et l'injustice de son sacrifice.

                         Paris, Juin 1994

René Girard: «Caïn, qu'as-tu fait de ton frère? demande la Bible.
La question est nouvelle dans l'histoire des hommes.»
 
La réhabilitation du bouc émissaire par le récit biblique commence avec le meurtre d'Abel, le premier de l'histoire humaine. «Caïn, qu'as-tu fait de ton frère ?» demande la Bible. La question est nouvelle. A la différence des Romains qui louent Romulus comme le fondateur irréprochable de la ville de Rome du simple fait qu'il a tué son frère Remus en premier, avant que l'inverse ne se produise, les chrrétiens reprochent à Caïn d'avoir tué Abel. Les situations sont presque identiques, deux frères rivaux, les résultats aussi, l'un des frères tue l'autre, mais c'est le jugement qui diffère: tandis que Rome applaudit le vainqueur, le plus fort, Dieu condamne le meurtrier. La Bible discrédite la violence triomphante des plus forts - bien qu'elle leur pardonne «car ils ne savent pas ce qu'ils font».
 
- C'est dans cette évolution que nous devrions comprendre la Passion ?
 
- Oui. La foule se déchaîne contre Jésus, et les apôtres, eux aussi, sont happés par la violence mimétique. Même Pierre, le fidèle des fidèles, y succombe. Il renie Jésus, trois fois, avant de se rendre compte de ce qu'il a fait. La Bible signale ainsi qu'il est difficile d'échapper à l'unanimité contre Jésus. Le petit groupe des disciples est presque submergé par la contagion mimétique. Mais il parvient à y échapper, il décide de braver la colère de la foule au risque de perdre la vie pour proclamer l'innocence de Jésus et annoncer la Résurrection. Le christianisme, c'est cette petite minorité qui s'oppose à la foule trompée par son appétit de ressemblance. Nous arrivons ici au triomphe de la Croix, qui permet de démonter le mécanisme victimaire et de le refuser. Jésus nous invite à exercer notre désir mimétique de façon positive, en suivant le modèle qu'il offre au monde.
 
- Est-ce le début d'une expérience de la liberté ? Vous parlez peu de la liberté dans votre démonstration.
 
- Il ne faut pas croire que c'est à nous­mêmes que nous devons nos différences d'avec le monde archaïque. Il s'agit plutôt de l'évolution de l'homme en tant qu'espèce. Sous l'effet du christianisme, l'homme est devenu plus capable de percevoir ses propres tendances à décharger sa violence sur des victimes innocentes.
 
Le christianisme élargit les possibilités humaines, il donne à l'homme la liberté de se perdre ou de se sauver à chaque instant. L'espoir du Royaume de Dieu est là pour l'inspirer mais il peut ne pas le vouloir. Cette double possibilité traverse d'ailleurs nos sociétés modernes. Avec les armes existantes, nous avons les moyens de nous détruire, avec toute la planète - nous sommes en état d'apocalypse objective -, mais nous n'allons pas le faire parce que, arrivés à ce stade de village global, nous n'avons plus de bouc émissaire. Et privés. de bouc émissaire, nous n'avons plus le moyen d'évacuer la violence. Lors de la crise des missiles à Cuba en 1964, Khrouchtchev a refusé l'escalade nucléaire qui aurait abouti à la guerre atomique. C'est comme s'il avait «tendu l'autre joue» ! Cette rationalité est celle des Evangiles.
 
- Pourtant, il n'y a jamais eu autant de violence dans le monde, dans ce monde christianisé à l'extrême !
 
- Je ne dis pas, loin de là, que la chasse au bouc émissaire a cessé. Nous cherchons toujours des coupables, nous trouvons toujours des victimes à sacrifier, ce n'est pas la fin de la violence, au contraire. Mais le mécanisme de l'illusion a été percé à jour et par conséquent il ne fonctionne plus, il n'y a plus que des embryons de boucs émissaires, auxquels nous ne croyons plus vraiment. La magie ne marche plus. Les vrais coupables sont démasqués.
 
Quant au christianisme, c'est un faux procès qu'on lui fait de ne pas nous avoir apporté la paix. II n'est pas une pénicilline contre la violence. Jésus n'a jamais promis la paix, tout au contraire. II dit : «Je suis venu apporter le feu sur la terre, et comme je voudrais qu'il soit déjà allumé.» II y a une dimension apocalyptique dans la Bible qui est la révélation de la Violence humaine. Une violence toute crue débarrassée des protections symboliques que procurait le sacrifice du bouc émissaire. Les rivalités mimétiques qui ne se résolvent plus par le sacrifice sanglant d'une victime innocente ne disparaissent pas pour autant. On peut avoir la trêve des boucs émissaires mais ce n'est pas la paix du Royaume de Dieu, qui dépasse l'entendement et dont les hommes ne veulent pas.
 
- Si le Christ, comme vous le dites, est le premier à révéler le mécanisme victimaire et à le détrôner, on peine à voir les effets d'une telle révélation dans l'histoire, et au XXe, siècle moins que jamais.
 
- Pourtant, notre monde est de plus en plus imprégné par cette vérité évangélique de l'innocence des victimes. L'attention qu'on porte aux victimes a commencé au Moyen Age, avec l'invention de l'hôpital.
 
L'Hôtel-Dieu, comme on disait, accueillait toutes les victimes, indépendamment de leur origine. Les sociétés primitives n'étaient pas inhumaines, mais elles n'avaient d'attention que pour leurs membres. Le monde moderne a inventé la «victime inconnue», comme on dirait aujourd'hui le «soldat inconnu».
 
La victime devient même objet de concurrence entre les bienfaisants, ce qui n'est pas une raison de se moquer du souci qu'on a d'elle. C'est d'ailleurs l'erreur de Nietzsche dans son jugement sur le christianisme: il a pris la caricature de la victimisation chrétienne pour la vérité du christianisme.
 
- Le christianisme ne s'est pas privé d'utiliser massivement la violence à son profit et s'est complu dans la chasse aux boucs émissaires à différentes époques de l'histoire. (Ndlr: exemple en 1632 à Genève)
 
- Oui, mais il ne faut pas confondre le message avec le messager. Si le messager a souvent corrompu et trahi le christia­nisme, le message chrétien ne s'est ja­mais perdu. Quand Cluny s'oublie, les cisterciens apparaissent. Le processus de réforme est constant. On peut aussi voir l'histoire du christianisme comme une série de progrès qui n'ont pas de précédent dans l'histoire. Je songe notamment aux droits de l'homme.
 
- On ne cesse de parler aujourd'hui de la crise du religieux. Vous-même évoquez une société devenue massi­vement antichrétienne. Le christianisme est-il en train de' quitter ce monde ?
 
- Non, le christianisme peut maintenant continuer à s'étendre même sans la loi, car ses grandes percées intellectuelles et morales, notre souci des victimps et notre attention à ne pas nous fabriquer de boucs émissaires, ont fait de nous des chrétiens qui s'ignorent.
 
Propos recueillis par Joëlle Kuntz et Patricia Briel
 
René Girard, «JE VOIS SATAN TOMBER COMME L'ÉCLAIR», Paris, Grasset, 1999,298 pages.
«Le souci des victimes a unifié le monde»
 
L'HEBDO, 18 novembre 1999
Culture - Mythes et religions
[Texte intégral]
Dans un livre vertigineux, le penseur René Girard veut démontrer que les Évangiles
constituent avant tout une théorie de l'homme

Selon l'écrivain français, René Girard, l'intérêt que notre
société porte aux victimes n'a pas d'équivalent dans l'histoire humaine.
 
Il y a une vingtaine d'années, vous aviez consacré un livre à l'analyse de la révélation chrétienne: «Des choses cachées depuis la fondation du monde». Aujourd'hui, vous publiez «Je vois Satan tomber comme l'éclair» où vous revenez sur le sujet.
 
Qu'est­ce qui vous a conduit à remettre l'ouvrage sur le métier ?
 
J'ai d'abord voulu dégager une ligne plus directe qui, dans mon livre principal sur le christianisme, était un peu trop obscurcie par les détails. Comme dans un édifice baroque où il y a trop de décorations pour qu'on saisisse la figure d'ensemble. Ensuite, dans ce nouveau livre, j'ai voulu mieux distinguer théologie et anthropologie. Celle-ci n'a jamais réussi à débou- cher sur des concepts fondamentaux acceptables pour tout le monde, c'est-à-dire à se constituer en véritable science.
 
J'entends donc montrer que ce que l'anthropologie n'a pas réussi, la Bible et les Evangiles permettent d'une certaine façon de le faire.
 
La lecture que vous en proposez défend donc l'idée que les Evangiles constituent avant tout une théorie de l'homme. A vous suivre, ils nous auraient apporté un véritable savoir sur la violence dans les communautés humaines, et ce savoir serait désormais incorporé à l'échelle de l'hu­manité entière. Est-ce que nous serions tous chrétiens, même sans le savoir, même en refusant de l'être ?
 
Nous sommes en effet tous imprégnés de christianisme dans notre savoir de la violence. Lorsqu'on dit «bouc émissaire», dans la langue quotidienne, chacun sent désormais qu'une communauté est capable de se mobiliser tout entière, par contagion mimétique, contre une victime qui n'a rien à voir avec les raisons pour lesquelles on a persécute. Ce savoir-là, les communautés primitives ne le possèdent pas.
 
La religion archaïque, c'est l'époque où les hommes sont incapables de supprimer leur violence sans violence. Ils ont donc besoin de victimes dans la culpabilité desquelles ils croient. A l'opposé, je défends la thèse que nous sommes entrés, avec le judéo­christianisme, dans un univers qui a une vocation antisacrificielle, non violente. Le christianisme, ce n'est pas du sentiment. C'est une structure des rapports humains qui nous rend beaucoup plus libres parce qu'on n'y trouve pas ces évacuations sacrificielles et ces illusions nous empêchant de voir ce qui se joue sous les rapports humains. Il nous apporte ainsi un degré de conscience qui n'était pas là.
 
La pierre angulaire sur laquelle repose tout votre travail, depuis «Mensonge romantique et vérité romanesque» qui date de 1961, c'est la notion de «désir mimétique». Comment le définiriez-vous ?
 
On peut le définir en l'opposant à notre conception du désir individualiste : j'ai mon désir bien à moi et personne ne va m'empêcher de désirer ce que je veux. Ce désir-là, nous avons l'impression qu'il fait partie de notre être. Mais, si c'était vrai, cela voudrait dire que notre désir serait fixe. Qu'il serait donc comme un instinct. Comme un appétit ou un besoin. Par conséquent, il ne serait pas libre. Car la liberté du désir, c'est la liberté de changer d'objet. Et je pense que cette liberté est liée au changement de modèle. Si ce modèle est trop proche de nous, sur le plan culturel, désirer selon lui c'est désirer ses objets. Et vous tombez là sur le dixième commandement de Dieu qui interdit de convoiter la femme, la maison, le serviteur ou le bÅ“uf de son prochain.
 
Tout ce qui appartient au prochain est, d'une certaine manière, supprimé comme objet du désir. On voit donc ici que le désir vient du prochain. Et on s'oriente vers la notion du désir comme imitation qui apparaît directement dans les Evangiles. Ce qui m'intéressait, c'était de faire le lien entre ces deux choses.
 
Dans ce nouveau livre, vous entendez démontrer la singularité et la supériorité du christianisme par rapport aux autres uni­vers religieux. Vous vous exposez ainsi au reproche d'ethnocentrisme...
 
En effet. On admet généralement que toutes les civilisations ou cultures devraient être traitées comme si elles étaient identiques. Dans le même sens, il s'agirait de nier des choses qui paraissent pourtant évidentes dans la supériorité du judaïque et du chrétien sur le plan de la victime. Mais c'est dans la loi juive qu'il est dit: tu accueilleras l'étranger car tu as été toi-même exilé, humilié, etc. Et ça, c'est unique.
 
Je pense qu'on n'en trouvera jamais l'équivalent mythique. On a donc le droit de dire qu'il apparaît là une attitude nouvelle qui est une réflexion sur soi. On est alors quand même très loin des peuples pour qui les  limites de l'humanité s'arrêtent aux limites de la tribu.
 
Historiquement, dans son rapport aux victimes, le monde chrétien s'est longtemps comporté comme une société archaïque ...
 
Oui, c'est vrai, mais il faut distinguer deux choses. Il y a d'abord le texte chrétien qui pénètre lentement dans la conscience des hommes. Et puis il y a la façon dont les hommes l'interprètent. De ce point de vue, il est évident que le Moyen Age n'interprétait pas le christianisme comme nous. Mais nous ne pouvons pas leur en faire le reproche. Pas plus que nous pouvons faire le reproche aux Polynésiens d'avoir été cannibales. Parce que cela fait partie d'un développement historique.
CHRISTIANISME «Satan jeté dans l'Abîme», bois colorié du XVIe siècle.
Selon René Girard les Évangiles sont d'abord une théorie de l'homme
 
Notre siècle est-il meilleur ? Comment expliquez-vous que le souci des victimes apporté par la révélation évangélique n'ait pas empêché les grands massacres du nazisme ou du communisme ?
 
Ii faut commencer par se souvenir que le nazisme s'est lui-même présenté comme une lutte contre la violence: c'est en se posant en victime du traité de Versailles que Hitler a gagné son pouvoir. Et le communisme lui aussi s'est présenté comme une défense des victimes.
 
Désormais, c'est donc seulement au nom de la lutte contre la violence qu'on peut commettre la violence.
 
Autrement dit, la problématique judaïque et chrétienne est toujours incorporée à nos déviations. Et on s'aperçoit que l'homme est infiniment subtil dans sa façon d'utiliser pour la violence ce qui veut être contre la violence. Mais, s'il est très bien de compatir au sort des malheureux, il faut aussi reconnaître que nous vivons dans la meilleure société que le monde ait jamais connue. Nous connaissons une amélioration du social qui dure depuis le haut Moyen Age. Et notre souci des victimes, pris dans son ensemble comme réalité, n'a pas d'équivalent dans l'histoire des sociétés humaines.
 
On ne peut donc pas supprimer les possibilités positives de cet univers : nous sommes toujours plus libres, du bien et du mal. C'est ce qui fait que notre époque est loin d'être terne, ennuyeuse ou désenchantée. Elle est à mon avis extraordinairement mouvementée, tragique, émouvante et intéressante à vivre. C'est-à-dire toujours ouverte sur les extrêmes du bien et du mal. Aujourd'hui, l'avenir du monde s'ouvre.
 
Vous écrivez que l'avènement d'une culture planétaire serait lui-même une conséquence de ce souci des victimes. La mondialisation ne serait donc pas d'essence économique ?
 
Le souci des victimes a en effet unifié le monde. C'est la même chose qui fait dire que les hommes sont de plus en plus libres et de moins en moins contraints par les frontières. Qu'est-ce qu'une frontière sinon un endroit où, si les gens traversent, on les accueille à coups de fusil. C'est donc un phénomène sacrificiel.
 
En anthropologue, vous opérez une lecture désacralisante des textes sacrés. Est­ce que vous n'escamotez pas l'essentiel, à savoir la foi ?
 
Non, pas du tout. La seule chose que j'essaie de faire, c'est de restaurer la dignité intellectuelle du christianisme. Avoir la foi, cela consiste à dire que c'est une vérité qui vient d'ailleurs. Moi, j'ai la foi et c'est ce que je dis. Mais il n'est pas question de le prouver en écrivant un livre comme celui-ci.
 
 
L'HEBDO, 18 novembre 1999, propos recueillis par Michel Audétat
 
«Je vois Satan tomber comme un éclair», de René Girard, Grasset, 297 pages
 

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