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Présentation d'artistes

«Steinlen: l’œil de la rue»

Les combats humanistes de Steinlen, le peintre aux chats

Pour le Lausannois de Montmartre, peindre, c’est agir pour le peuple. Son exposition au Musée cantonal des beaux-arts – la dernière avant la votation de novembre – est malicieuse et tragique, engagée et populaire.

 
© STUDIO MONIQUE BERNAZ, GENÈVE | «Peintre des femmes et des chats», Théophile Alexandre Steinlen est peu à peu passé à des œuvres exaltant un rêve d’humanité nouvelle. Le Lausannois fut naturalisé français en 1901. Apothéose des chats, 1885. Huile sur toile, 164,5 x 300 cm.

FRANÇOISE JAUNIN | 17.10.2008 |

«Tout vient du peuple, tout sort du peuple et nous ne sommes que ses porte-voix… L’artiste véritable n’a à complaire à personne. Il doit […] la vérité.» Tel était son credo et la mission qu’il s’était donnée. L’un des artistes les plus connus et diffusés dans l’Europe de son temps, le Lausannois de Montmartre Théophile Alexandre Steinlen (1859-1923) fait l’affiche d’automne du Musée des beaux-arts de Lausanne.

C’est sans doute la rétrospective la plus ample et la plus complète qui lui ait jamais été dédiée (elle s’en ira ensuite à Bruxelles) et l’importante publication qui l’accompagne est appelée à devenir référentielle. Si ce travail accompli sur l’un des plus grands fonds du musée par Catherine Lepdor, conservatrice, et Philippe Kaenel, professeur d’histoire de l’art à l’Unil, a été entamé bien avant le lancement du référendum contre Bellerive, l’exposition arrive au bon moment pour rappeler qu’il y a là un patrimoine que l’on pourrait – selon la formule chère à Nicolas Bideau, Monsieur Cinéma – qualifier de populaire et de qualité.

Du Paris Belle Epoque aux tranchées de la Grande Guerre, le panorama de son œuvre formidablement généreuse et prolifique de dessinateur, de graveur, d’illus- trateur, d’affichiste, de peintre et de sculpteur vient à la fois refaire souffler le vent de l’histoire de ce temps-là, et apporter le témoignage d’un humaniste qui a donné à son œuvre une dimension universelle où l’on pourrait reconnaître aussi les drames d’aujourd’hui.

Postures félines et sensuelles

n entre dans l’exposition par l’album de photos du peintre avant de débouler dans la rue. Badaud que tout intéresse dans le Paris Belle Epoque, Steinlen y croque les trottins, les lavandières et les vendeuses de violettes. Il y placarde aussi ses affiches – avec Lautrec et Chéret, il est l’un des principaux affichistes parisiens – pour Yvette Guilbert, les motocycles Comiot ou la Compagnie française des chocolats et des thés. Dans l’intimité, il est le peintre des femmes et des chats. Corps abandonnés dans des postures félines et sensuelles de part et d’autre, il les saisit à l’encre nerveuse, à l’aquarelle fluide, à la peinture moelleuse ou dans le bronze, comme cette délicieuse déclinaison de chatteries miniatures et si vivantes.

Mais l’œuvre malicieuse de ses débuts liés aux cabarets montmartrois se fait de plus en plus sombre et engagée dans de multiples combats: contre la IIIe République, la peine de mort, l’emprisonnement des enfants… Dans son œuvre tardive, il imbrique les iconographies politique, allégorique et biblique – comme cette sainte famille ouvrière sur fond de cheminées d’usine fumantes – et passe de la dénonciation des horreurs de la guerre à l’exaltation d’un rêve utopique annonçant une humanité nouvelle.

Steinlen reste-t-il ce magnifique dessinateur, graveur et affichiste dont le rêve d’être d’abord reconnu comme peintre ne fut jamais vraiment réalisé parce que ce n’est pas à la toile qu’il a confié le meilleur de son œuvre? Ou ce peintre sous-estimé à qui Philippe Kaenel juge qu’il est grand temps de donner la place qu’il mérite? Libre à chacun de répondre! L’exposition en tout cas lui rend un bel hommage. Malicieux et tragique, engagé et populaire, fort et émouvant.


Théophile Alexandre Steinlen en dates

1859 Naissance à Lausanne. Son père est employé postal et peintre amateur.

1879 Après deux ans de théologie, apprentissage de dessinateur industriel à Mulhouse. Y rencontre Emilie, qui deviendra sa femme. Ils auront une fille: Colette.

1881 Le couple s’installe à Montmartre. Collaborateur à la revue du cabaret du Chat Noir. Il y rencontre Forain, Bruant, Lautrec, Vallotton, Verlaine …

Dès 1885 Collabore notamment à La Revue illustrée, La Caricature, Le Gil Blas illustré, Le Chambard socialiste, L’Assiette au beurre. Signe aussi d’innombrables affiches et illustrations de livres.

1901 Adopte la nationalité française.

1903 Expose 150 dessins à la Sécession berlinoise.

1909 Le Salon d’automne lui consacre une salle.

Après 1914 Met en images les malheurs de la guerre. Sa femme étant décédée, la danseuse africaine Masséida devient son modèle et sa compagne.

1923 Meurt à Paris d’une crise cardiaque.

F. J.


Wayne Thiebaud

«La peinture est un corps vivant»

Source: http://www.swissinfo.ch - 29 mars 2009
Swissinfo, Marie-Christine Bonzom, Washington
[Texte intégral]

Le peintre américain d'origine suisse Wayne Thiebaud,
dans son atelier. (Photo: Marie-Christine Bonzom)
 
EXPOSITION:
  •  
  • Le musée de San José organisera une rétrospective de Wayne Thiebaud de février 2010 à juillet 2010.
  • Petit-fils d'un émigré suisse, Wayne Thiebaud est l'un des plus grands peintres vivants aux Etats-Unis. Une rétrospective de ses œuvres est présentée jusqu'au 9 mai au musée de Palm Springs en Californie. Interview de l'artiste dans son atelier, à Sacramento.

    Ses œuvres figurent, notamment, dans les collections du San Francisco Museum of Art ainsi que dans celles du Hirshhorn et de la National Gallery de Washington. A 88 ans, Wayne Thiebaud, héritier de Hopper, ami de Kooning, continue à composer une œuvre exigeante qui, le plus souvent avec humour, parfois avec gravité, interpelle la société de consommation et retrace l'impact de la main de l'homme sur son environnement.

    Interview de Wayne Thiebaud

     
    Hot Dog Stand, 2004-2005, Paul Thiebaud Gallery
    © Wayne Thiebaud, Licensed by VAGA, New York, NY
     
     
     
    Fields and Furrow, 2002, collection privée, San Francisco,
    © Wayne Thiebaud/Licensed by VAGA, New York, NY
     
     
     
    Two Kneeling Figures, 1966, collection de Paul LeBaron Thiebaud
    © Wayne Thiebaud, Licensed by VAGA, New York, NY
     
     
     
    Palm Street, 2006-2007, collection privée, San Francisco
    © Wayne Thiebaud/Licensed by VAGA, New York, NY
     
     
     
    Cakes, 1963, National Gallery of Art, Washington
    © Wayne Thiebaud
     
     
     
    Watermelon Slices, 1961, collection privée
    © Wayne Thiebaud Licensed by VAGA, New York, NY

    swissinfo: Quel fut le parcours de votre grand-père paternel qui était suisse ?

    Wayne Thiebaud: Mon grand-père, Rudolph Louis Thiebaud, a émigré de Suisse où il était instituteur et s'est installé dans l'Indiana où il enseigna dans le lycée de la petite ville de Rising Sun. Il a fini sa carrière en tant que directeur des établissements scolaires de l'Indiana. A sa retraite, il a pris une petite ferme en Arizona. Puis, il est parti à Hungtington Beach, en Californie. Là, il a exploité quelques hectares en gentleman farmer expérimental.

    swissinfo: Votre grand-père est mort au milieu des années 30. Que retenez-vous surtout de lui ?

    W.T.: Il s'intéressait surtout au monde des idées. Je n'étais pas bon élève. Je m'ennuyais en classe. Mais avant de rendre visite à mon grand-père, il fallait que je revoie mes leçons car il me posait beaucoup de questions.

    Je passais parfois une partie de l'été chez mes grands-parents. J'allais aux champs avec mon grand-père. La terre était très noire dans ce coin de Californie où, plus tard, du pétrole fut découvert.

    C'est mon grand-père qui m'a amené à m'intéresser au monde des idées. Cela m'est venu lentement, mais chez lui, il y avait toujours des magazines, des journaux scientifiques. Je crois qu'il fut pour moi un modèle de curiosité et de quête de savoir. Je m'en suis souvenu quand je me suis finalement intéressé aux études. J'ai alors ressenti son influence assez fortement.

    swissinfo: Vos origines suisses sont-elles importantes pour vous ?

    W.T.: J'aime bien l'idée que les Suisses sont un peu fous. Les peintres suisses, Paul Klee, Giacometti, Vallotton et Füssli ont cette folie, Hans Erni et les peintres suisses contemporains aussi. Il y a un aspect décalé chez eux que j'admire et trouve intéressant. Je souhaiterais en savoir plus sur la Suisse. J'y suis passé mais n'y ai jamais séjourné.

    swissinfo: Votre grand-père a pas mal bourlingué, et durant la Grande Dépression, vos parents ont souvent déménagé. Aujourd'hui, vous êtes, dans votre vie et votre peinture, ancré dans votre environnement. Vous peignez des paysages qui sont autour de vous, les rues de San Francisco, la vallée de la rivière Sacramento, et ici, dans la ville de Sacramento, vous êtes entouré des membres de votre famille que vous avez souvent peints. Que vous apporte cet ancrage ?

    W.T.: Ça me permet d'avoir une certaine constance et de traiter de thèmes et d'idées par séries. Je crois que je vis toujours à Sacramento parce que c'est là qu'après la Seconde Guerre mondiale, j'ai repris mes études et obtenu mes diplômes. Les gens d'ici m'ont beaucoup aidé et encouragé. J'ai pu rapidement commencer à enseigner.

    L'idée de peindre en relation avec l'environnement est importante pour moi, mais je suis aussi fasciné par toute la tradition de la peinture, je l'utilise et lui vole sans culpabilité si bien que mes œuvres, tout en reflétant ma région ou mes influences, se fondent surtout sur des problèmes de forme.

    swissinfo: En marge des peintures que vous exposez, vous faites des peintures abstraites que vous gardez pour vous. Pourquoi ?

    W.T.: La peinture abstraite est un squelette de peinture qui traite surtout de problèmes fondamentaux de recherche relatifs à l'espace, la couleur, etc. La peinture que j'admire est celle qui essaie d'intégrer la peinture abstraite et la peinture figurative. C'est, pour moi, le summum de la peinture. Que ce soit Degas, Vélasquez, de Kooning, Picasso, Matisse ou la peinture médiévale. Presque toutes les conventions se fondent sur une prémisse abstraite, mais avec des éléments réalistes ou de représentation qui font de la peinture un art multidimensionnel.

    swissinfo: Et pourtant, beaucoup de gens, plus en Europe qu'aux Etats-Unis, pensent que «la peinture est morte»...

    W.T.: Ils ont raison. La peinture est morte dans le sens où elle figure un objet plat et immobile. Mais les gens qui disent que «la peinture est morte» ne comprennent pas Lazare. Ils ne savent pas que, s'ils veulent que la peinture vive, elle doit vivre à travers eux, aussi bien qu'en elle-même. Nous sommes ce qui donne vie à la peinture, par notre regard, notre engagement physique avec elle. C'est donc un phénomène qui ne peut pas mourir, même si nous le voulions.

    swissinfo: Avez-vous besoin d'aimer votre sujet pour pouvoir le peindre ?

    W.T.: J'ai besoin d'avoir de l'empathie, certainement. L'empathie nous enseigne à prêter vraiment attention à d'autres mondes et d'autres gens. Sans elle, nous ne sommes qu'un groupe triste, nous, les êtres humains. La peinture est une sorte de métaphore du corps physique qui comprend les gestes, la peau, la musculature, les reflets et cette dualité du moi et de la prolongation du moi. Là est la vraie joie qu'apporte la peinture: ressentir la vie de la peinture elle-même et le contact immédiat avec elle.

    swissinfo: Quel rôle assignez-vous au plaisir ?

    W.T.: Le plaisir joue un grand rôle. Ma vie a été agréable et j'ai eu beaucoup de chance. Il serait fourbe de ma part de prétendre à trop de sérieux. Mais évidemment, si on dit ça, le monde de l'art juge tout de suite que vous n'êtes pas un artiste. Le problème du monde de l'art, c'est qu'il manque d'humour. L'humour est important pour moi et je suis sérieux quand je dis que, sans le sens de l'humour, on perd le sens des perspectives.


    CONTEXTE

    Wayne Thiebaud est né à Mesa, en Arizona, le 15 novembre 1920.

    Son grand-père paternel, Rudolph Thiebaud, avait immigré de Suisse. Wayne Thiebaud a grandi dans le sud de la Californie. Pendant la Grande Dépression, son père mécanicien est licencié et décide de s'essayer à l'agriculture en Utah. En 1933, l'exploitation périclite et la famille revient en Californie où Wayne Thiebaud vit toujours.

    UN PEINTRE SANS PRÉJUGÉ

    Disney. A 16 ans, Wayne Thiebaud fait un stage dans l'atelier d'animation de Walt Disney, travaillant brièvement sur les personnages de Dingo, Pinocchio et Jiminy Cricket.

    Soldat. Entré dans l'armée pendant la Seconde Guerre mondiale, il est affecté au service cinématographique et au service graphique où il dessine affiches, cartes et bande-dessinées.

    Etudes. Après la guerre et quelques boulots dans la pub, l'ancien GI bénéficie d'une bourse et obtient une maîtrise en arts plastiques à l'Université de Californie à Sacramento.

    Débuts. Sa première exposition collective se déroule à Los Angeles en 1948, sa première expo personnelle en 1951 à Sacramento.

    Profs. En 1951, Wayne Thiebaud commence à enseigner la peinture et l'histoire de l'art, d'abord à l'Université de Sacramento, puis à l'Université de Californie à Davis.

    New York. En 1971, première expo au Whitney Museum à New York, expo qui tourne à l'étranger.

    Rétrospective. Entre 2000 et 2001, une grande rétrospective de son œuvre est présentée à San Francisco, Dallas, New York et Washington.

    LIEN

    Site du Musée d'Art de Palm Springs en Californie: www.psmuseum.org

     

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