- «On essaie
tous de comprendre
- les mystères de la vie»
-
- Quotidien Jurassien - 5 mai
2007
- Photos: Darrin
Vanselow
- [Texte
intégral]
- Jean-Luc Barbier: «la
musique m'enracine dans le moment présent,
-
la peinture m'apprend à
anticiper.»
Rencontre à Porrentruy avec Jean-Luc
Barbier
La vieille
maison de Porrentruy, aux Annonciades, abrite un relieur au rez-de- chaussée et
un atelier de peinture
et de musique au premier, au bout d'un sombre corridor
et d'un austère escalier en chêne qui geint discrètement.
Quelques notes de
musique traversent la porte avant notre coup de sonnette qui fait apparaître
notre hôte, Jean-Luc Barbier. Le vêtement strict un peu sévère, la barbiche
originale et le regard rieur derrière ses verres, il a l'air d'un trentenaire.
Il est quinqua.
Un gars de la Servette
Un piano, des chevalets en
cercle, quelques tables encombrées, des rayonnages interminables de disques
d'une facture désormais désuète, des vinyles 30 cm. Il me fait remarquer les
stucs du plafond, réalisés dit-il par une famille italienne de la région qui a
exercé son art dans de nombreuses demeures bruntrutaines.
On s'installe à une petite
table sous laquelle un tiroir trop grand interdit de croiser les jambes. On fera
sans. Quelques disques à pochettes marron sont à sa portée de main. Sa musique.
Je lui propose de la mettre en fond sonore. Il s'exécute volontiers et ne
s'offensera pas lorsque, trois minutes plus tard, l'oreille désolée, je lui
demanderai de couper le son. Le free jazz, faut être prévenu ... Il en convient
en riant.
Jean-Luc opte d'emblée pour
le tutoiement, mais épisodiquement, sans que j'en distingue le motif, il
retourne au vouvoiement. Je ne suis pas contrariant, on continuera la discussion
sur ce mode, passant indifféremment l'un et l'autre du vouvoiement au
tutoiement, sans plus de raison dans un choix que dans l'autre.
Chat échaudé ...
En prévision de notre
rencontre, il a mis quelques notes sur papier. Six pages : les repères d'un
parcours sinueux dont le récit exhaustif réclamerait bien plus qu'un feuillet du
Quotidien Jurassien:
«Je suis né au centre de
Genève, j'suis un gars de la Servette. Ça ne veut rien dire pour toi, je vois
bien. C'est le quartier de la gare. En dessus. C'est typé, disons, classe
moyenne; la jonction c'est plutôt ouvrier et Carouge c'est à la fois le quartier
étranger et culturel.»
Son père est musicien.
Saxophoniste. A une époque où le saxo est un peu le parent pauvre:
«C'est le jazz qui a
donné ses lettres de noblesse au saxo, c'est un instrument particulier, qui peut
avoir la douceur du violon et la force d'une trompette, il a eu du mal à se
faire une place.»
Raison pour laquelle son
père, à l'époque, n'a pas pu faire carrière dans l'ensei- gnement musical et a dû
se reconvertir en dessinateur technique. C'est sans doute à cause de cette
difficulté qu'il avait luimême rencontrée qu'il n'a pas accepté que son fils
Jean-Luc se dirige d'entrée vers la musique:
«J'ai dû faire des études
dans le domaine de l'ingénierie, mais mon père m'a quand même inscrit à la
Fanfare des Cadets de Genève et m'a payé des cours de dessins. C'est parfait, la
fanfare, ça socialise.»
De très gros ego
Jean-Luc multiplie les
expériences, découvre le jazz moderne avec le big band de Louis Vaney à 16 ans,
quand il est appelé à remplacer un saxophoniste mort d'une overdose, organise
des rencontres, des sessions, sur le modèle des hootnany de folk qu'il a
découverts à Amsterdam:
«Des soirées folles où
chacun vient pousser la sienne. J'ai mis ça en place le jeudi. On s'en fout,
mais je suis sûr que c'était le jeudi !»
Il obtient une bourse
d'étude, apprend et enseigne et, en 1979, il est appelé par Vogue Evasion qui
lui donne carte blanche pour réaliser un disque (voir «L'objet»). Il contacte
François Lindemann :
«Il avait l'expérience du
jazz, moi du classique, chacun était autodidacte dans l'autre registre, on s'est
bien complété. Mais comme on avait un gros ego l'un et l'autre, on ne s'est pas
mis d'accord sur le nom du groupe, alors on l'a baptisé Musique collective à 4,
soit CM4.»
Les deux autres membres de
ce quatuor (Olivier Clerc et P-F Massy) n'avaient donc pas d'ego ? Il me regarde
bizarrement:
«T'as de l'humour, hein
!»
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L'OBJET

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Un
disque,
réalisé en 1979 avec le groupe CM4, en compagnie notamment de François
Lindemann.
«Le jazz n'était
pas reconnu en Suisse romande, on était le premier groupe à vouloir faire
carrière dans ce registre. On nous a mis un studio à dispo- sition, c'est le
premier disque qu'on a fait vraiment professionnel- lement, chez Vogue Evasion.
Le fruit de cinq
ans de boulot sur l'impro- visation: 1500 exemplaires vendus. C'est un
aboutissement, un résultat concret qui nous a ouvert des portes. Un bon
souvenir, en somme.»
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Il fait de la recherche
musicale, multiple les concerts, voyage le monde en musi- que, crée son propre
groupe, se mett à me parler d'un tas de musiciens qu'il côtoie, écoute, dont il
s'inspire et semble finir par s'étonner que j'en reconnaisse si peu. Alors, pour
ne pas être trop en reste, je lui demande à mon tour s'il connaît Fabrice
Bénichou.
«Euh, non, c'est un
bassiste ?»
Raté, c'est un ancien
champion du monde de boxe !
Jean-Luc Barbier réalise la
musique d'un film d'Alain Tanner (Dans la ville blanche), il enseigne
l'improvisation.
Ça s'apprend, ça
?
«Ben oui, comme la
fonderie. Comme tout. Il y a un côté rhétorique. On trouve ça chez Chopin, de
l'improvisation écrite. Ce qui n'est pas le cas avec Schumann, où la
littérature est plus construite. Mais bien sûr, dans tout ce que l'on fait, il y
a des copeaux. Il ne faut pas imposer les copeaux au public, c'est un peu ce
qu'on faisait avec le free-jazz.»
C'est bien ce qu'il me
semblait.
Les mauvaises rencontres
De 82 à 85 il fait de
fréquents voyages à Paris, y habite même, y enseigne la musique en apprenant la
peinture. Manque de chance, le directeur de l'école de dessin était
scientologue. Jean-Luc se fait aspirer:
«Quand tu as vécu des
événements difficiles, comme moi... J'avais échappé de justesse à un chauffard
en Espagne qui essayait de m'écraser alors que je faisais du stop, je suis sorti
in extremis de l'incendie de mon appartement, j'avais des fragilités en moi. La
scientologie te propose une protection, mais elle est intru- sive, en réalité on
te force à recréer ton passé, on te culpabilise, te reformate, c'est du
terrorisme psychique, on te fait perdre ta personnalité, on te coupe du monde
réel. Et bien sûr on te demande des sous sur tous les prétextes. Ah ! pour ça on
t'aide, mais pas par humanisme.
J'ai ouvert plusieurs
ateliers, j'avais des élèves aussi grâce à la scientologie. Mais quand, après
une demi-douzaine d'années, j'ai refusé de payer des royalties à leur
association, WISE, j'ai été vidé de ma salle de cours par des
cerbères.»
La vertu jurassienne
Mais, assure-t-il, ce n'est
pas facile de sortir de ce qu'il appelle une secte. Il se dit poursuivi, harcelé
par ses anciens coreligionnaires. Alors il les combat. Le pot de verre contre le
pot de fer. Il dénonce leurs méthodes partout où il se trouve. En pure perte,
ou presque:
«A Genève par exemple
j'alerte l'Instruction publique, qui me dit qu'il s'agit d'une école privée; je
m'adresse au bureau de l'enseignement privé qui me répond que c'est une Eglise;
j'avertis l'association des psychiatres, qui affirme que les journaux font
suffisamment de prévention.
Je fais des pétitions dans
le canton de Vaud, on me rétorque que c'est aux victimes de s'adresser au
médecin cantonal. Bon sang, mais c'est un problème politique, de société ! C'est
pour ça aussi que je suis venu dans le jura, où cette secte n'est pas
représentée et où les autorités y semblent attentives, elles ont bien compris ma
pétition pour interdire les stands des scientologues.
Vous savez, ce ne sont pas
des hurluberlus, ce sont des gens qui visent le pouvoir pour imposer leur loi.
Et souvent ils avancent masqués, ils se fondent dans le paysage. C'est
pervers.»
La multiplicité de l'être
Jean-Luc continue de se débattre contre les attaques
dont, dit-il, il est toujours la proie. Mais ses plaintes, ses mises en garde,
ses imprécations trouvent peu d'écho:
«Je ne suis pas soutenu,
pas entendu. On me reproche de ne pas apporter de preuves. Mais moi on m'a
condamné pour un fax injurieux que j'ai prétendument envoyé à un avocat-député,
sans aucune preuve, sans enquête, au mépris de la présomption d'innocence»
(c'est exact, j'étais au procès, je confirme).
Il enchaîne la philippique
dans un discours enflammé où les formules le disputent à l'argument:
«La scientologie c'est
une culture de l'élitisme en noir et blanc, l'idée c'est que tout ce qui
t'arrive a un responsable, souvent toi-même. Mais demande à une femme violée
pourquoi elle l'a été ? Parce qu'elle avait une minijupe, parce qu'elle ne fait
pas de karaté, parce qu'elle était au mauvais endroit ? Les gens veulent des
réponses simples, mais il n'y en a pas. L'être humain est multiple, c'est ce qui
fait sa force et ses difficultés. Moi j'ai eu une éducation protestante-libérale
angélique, le premier attrape- mouches, je suis tombé dedans. Il faut arrêter les
sectes avant qu'elles te prennent toutes tes libertés.»
Un clou dans le béton
Dans le jura, ça va
beaucoup mieux. Même si tout n'est pas parfait. Jean-Luc a déposé plusieurs
plaintes contre le Parlement qui a interdit la fumée dans les bâtiments de
l'administration, sans l'interdire (encore) dans les lieux publics:
«Oui, ça veut dire qu'on
protège les fonctionnaires et qu'on se fout des autres.»
Il reproche aussi au
Parlement l'élection des juges sur le mode politique:
«Etre jugé par un
magistrat du même parti que ton adversaire, ça ne joue pas (il sourit
gentiment). Bon, je ne mesure pas mes interventions au millimètre, un artiste ne
doit pas s'attendre à ce que tout le monde l'applaudisse. Et puis, bien sûr, si
tu enfonces un clou dans le béton, c'est le clou qui casse».
Mais il s'y trouve bien,
dans le Jura, avec son épouse et ses quatre enfants. Même s'il juge qu'il manque
des structures pour la jeunesse:
«Il faut faire quelque
chose, la jeunesse est abandonnée. Il y a un lien entre la drogue et l'absence
de lieux de rencontres, d'activités. La Suisse est riche, on s'en rend compte
quand on parcourt le monde. Il faut faire un effort, des maisons de la culture
par exemple, si on ne veut pas que tous les jeunes filent à
Genève.»
JH: Pas grave, du
moment qu'ils en reviendront pour fuir les scientologues....
Jacques
Houriet
L'invité de la rédaction
Jean-Luc Barbier et l'actualité
Eligibilité des étrangers
JLB: On est
toujours l'étranger de quelqu'un.
Aérodrome à Bressaucourt
JLB: Tant qu'on
ne fait pas une base pour les soucoupes volantes.
Golf du Domont
JLB: La priorité
c'est une maison de la culture.
Auditorium jurassien
JLB: A l'envers
du bon sens, pourquoi ne pas mettre un pâturage au milieu de la ville
?
Happy slapping
JLB: Le reflet
d'une violence de la société tout aussi réelle, mais cachée.
Présidentielle française
JLB: On ne
pardonnera la moindre faute ni à l'un ni à l'autre, comme si toutes les
solutions pouvaient venir d'un chef d'Etat.
jh: Les
candidats le prétendent.
Congé paternité
JLB : Un progrès
qui repose sur un changement de mentalité, de génération, c'est bien d'offrir ce
nouvel atout à la famille.
Peine de mort
JLB:
Elle ne résout
rien et se trouve totalement à l'opposé de notre culture chrétienne fondée sur
le pardon et le refus du bouc émissaire.
Ouverture dominicale
JLB: Ça remet en
cause des acquis sociaux obtenus de longue lutte qui méritent d'être préservés
contre la société de consommation.
Armes à la maison
JLB: Ça présente
un réel danger. Mais est-ce qu'on va ensuite interdire les couteaux de
poche ?
jh:C'est le
risque.
Haro sur la fumée
JLB : Oui, mais
sans créer de panique ni criminaliser les fümeurs.
Pauvreté dans le monde
JLB: Le problème
c'est d'agir sur les facteurs, mettre l'éducation en première ligne et réduire
les dépenses d'armement.
Israël/Palestine
JLB : Lorsque
vous érigez un mur entre deux pays, vous aurez la guerre en
prime..
Euthanasie
JLB: C'est une
question qui me dépasse, on veut même réglementer la mort..
Chiens dangereux
JLB: Il n'y a
pas que les chiens qui mordent.
Légalisation du shit
JLB: A qui ça
profitera ?
jh: On
l'imagine.
Chine économique
JLB: Elle ne
survivra que dans la pluralité, donc par une remise en question
politique.
Coûts de la santé
JLB : Ils
pourraient- être diminués par l'amélioration de la qualité de vie, de
l'alimentation, un frein au stress.
Nouvelle planète
JLB: De telles
recherches ont de grandes incidences sur notre manière de voir la vie. Les
journaux devraient en parler davantage.
Jacques
Houriet: C'est
trop loin.
Composition
musicale de Jean-luc Barbier
fichier
.mp3 - février 1983
La
musique du film
"Dans la
ville blanche" d'Alain Tanner

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