ATELIER JEAN-LUC BARBIER

Cours de dessin-peinture

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«L'ART ET L'ARGENT»

Un texte de C.F. Ramuz datant du 15 février 1914

dessin orginal de Stanilav Bouvier

«Il n'y a rien de commun entre un poème et un billet de banque. On ne paie jamais assez cher un bon tableau, on paie toujours trop cher un mauvais»

On connaît ces anecdotes sur le prix de certains tableaux, comme celle de ces Millet achetés quelques centaines de francs à l'auteur et revendus près d'un million après sa mort: c'est une drôle de chose, en effet, que l'argent dans ses rapports avec l'art.

De rapports profonds, de rapports essentiels, disons-le tout de suite, il n'y en a pas. Il n'y a rien de commun entre un poème et un billet de banque. On ne paie jamais assez cher un bon tableau, on paie toujours trop cher un mauvais.

Ces choses-là, l'art et l'argent, sont sur deux plans qui ne coïncident en aucun point: la pensée, au sens large, ne se taxe pas, ne se pèse pas, ne s'évalue pas.

Pourtant, comme nous vivons en société, que l'artiste vit, lui aussi, en société, et qu'enfin il lui faut vivre tout court, - l'usage depuis longtemps s'est établi d'utiliser sur ce plan-là, j'entends en art, le commode moyen d'échange qu'est un écu ou une pièce d'or. La différence réside en ceci que, tandis que la nourriture, ou le vêtement ou les choses de ce genre, résultant d'un besoin commun, ont par là une valeur fixe, l'art qui n'est un besoin pour personne, l'art qui est un luxe et d'occasion: plus qu'aucun autre produit, connaît ces variations constantes, dont les fluctuations, quand il s'agit de lui, confondent parfois la raison.

Mais considérez ici le conflit et que la chose n'est pas si simple: l'œuvre d'art, pour exister, n'a besoin du consentement que du seul artiste; pour devenir une valeur elle a besoin du consentement d'autrui.

Tout le dramatique de la situation (que beaucoup ne veulent pas voir, pourtant le mot n'est pas trop fort), tout le dramatique de la situation est là que l'artiste, victime d'un état de choses auquel il n'y est pour rien, se trouve ainsi mis tôt ou tard dans l'obligation de choisir entre sa propre opinion et celle de ce qu'on nomme le public.

Quelques-uns y, échappent, bien entendu, ceux qui ont de la fortune: mais la nature ironiquement a voulu qu'ils ne fussent que le petit nombre; considérons donc plutôt la majorité et le dilemme qui se pose pour elle: ou moi-même et la pauvreté, ou autrui et la richesse.

Voilà donc un rapport de plus entre l'art et l'argent, rapport artificiel, si on veut, mais de toujours et de partout, – d'ailleurs un des plus dangereux, parce qu'un des plus sournois et parce que le débat se passe au fond d'une conscience, et est donc secret quelle qu'en soit l'issue: car, si l'argent se choisit lui-même, c'est un orgueilleux et il ne parle pas de lui; si l'artiste choisit l'opinion, une fierté d'un autre genre l'empêche de l'avouer.

Tentation de l'argent: quel besoin de s'estimer soi-même plus que tout, quelle confiance en soi, quel amour de la lutte, quelle énergie pour y résister ! J'écris un livre, par exemple: je sais très bien que le ton choisi, étant donné tel public, déplaira. Seulement les moyens mis en œuvre me permettraient aisément de lui plaire: il suffirait de lui donner ce qu'il réclame, et pourtant je ne le fais pas. En ne le faisant pas, je me prive aussi de louanges, dont la rumeur serait agréable, je me prive d'un appui; loin de trouver un soutien dans l'opinion, je m'en fais une ennemie. Toutes les difficultés à la fois !

Qu'y a-t-il qu'on passe outre ? La réponse, je crois, est facile: le vrai artiste ne peut pas ne pas passer outre, il ne peut pas être autrement qu'il est.

Orgueil, sincérité, confiance en soi, toutes ces vertus ou ces défauts-là jouent sans doute un rôle dans le débat, mais c'est la seule analyse qui, plus tard, les distingue; au moment de la lutte, ils se confondent dans une opposition commune, qui se nomme tempérament ou personnalité.

Chances d'un conflit de plus, qu'on entrevoit maintenant, qui est que, si l'argent est la société, donc le nombre, l'artiste, lui, est l'individu; et l'argent n'est ainsi qu'une occasion de plus où éclate la suite de ces conflits perpétuels dont toute l'histoire est faite: l'homme affronté aux hommes, de même que le groupe l'est au groupe, et l'individu à l'individu. Lutte dont celui qui la livre voit du reste rarement l'issue: qui a raison ou qui a tort ? Le plus fort a toujours raison. Mais, quia été le plus fort, cela ne se voit que longtemps après.

Il faut laisser passer les années, il faut souvent que l'artiste soit mort, avant qu'on sache s'il a vaincu l'opinion ou si l'opinion l'a vaincu.

Il serait riche alors, il a vécu dans la misère, mais sa récompense a été ailleurs.

Sa récompense est en lui-même. Une des formes de la noblesse est de consentir à la pauvreté.


Ce texte a paru dans la «Gazette de Lausanne», où Ramuz a tenu une chronique hebdomadaire de mai 1913 à août 1918. Intitulées  «A Propos de tout», elles ont été réunies en volume chez Slatkine en 1986, avec une présentation de Gérald Froidevaux.

 

 

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