«Il
n'y a rien de commun entre un poème
et un billet de banque. On ne paie
jamais assez cher un bon tableau, on paie
toujours trop cher un mauvais»
On
connaît ces anecdotes sur le prix
de certains tableaux, comme celle de ces
Millet achetés quelques centaines
de francs à l'auteur et revendus près
d'un million après sa mort: c'est
une drôle de chose, en effet, que l'argent
dans ses rapports avec l'art.
De
rapports profonds, de rapports essentiels,
disons-le tout de suite, il n'y en a pas.
Il n'y a rien de commun entre un poème
et un billet de banque. On ne paie jamais
assez cher un bon tableau, on paie toujours
trop cher un mauvais.
Ces
choses-là, l'art et l'argent, sont
sur deux plans qui ne coïncident en
aucun point: la pensée, au sens large,
ne se taxe pas, ne se pèse pas, ne
s'évalue pas.
Pourtant,
comme nous vivons en société,
que l'artiste vit, lui aussi, en société,
et qu'enfin il lui faut vivre tout court,
- l'usage depuis longtemps s'est établi
d'utiliser sur ce plan-là, j'entends
en art, le commode moyen d'échange
qu'est un écu ou une pièce
d'or. La différence réside
en ceci que, tandis que la nourriture, ou
le vêtement ou les choses de ce genre,
résultant d'un besoin commun, ont
par là une valeur fixe, l'art qui
n'est un besoin pour personne, l'art qui
est un luxe et d'occasion: plus qu'aucun
autre produit, connaît ces variations
constantes, dont les fluctuations, quand
il s'agit de lui, confondent parfois la
raison.
Mais
considérez ici le conflit et que
la chose n'est pas si simple: l'œuvre d'art,
pour exister, n'a besoin du consentement
que du seul artiste; pour devenir une valeur
elle a besoin du consentement d'autrui.
Tout
le dramatique de la situation (que beaucoup
ne veulent pas voir, pourtant le mot n'est
pas trop fort), tout le dramatique de la
situation est là que l'artiste, victime
d'un état de choses auquel il n'y
est pour rien, se trouve ainsi mis tôt
ou tard dans l'obligation de choisir entre
sa propre opinion et celle de ce qu'on nomme
le public.
Quelques-uns
y, échappent, bien entendu, ceux
qui ont de la fortune: mais la nature ironiquement
a voulu qu'ils ne fussent que le petit nombre;
considérons donc plutôt la
majorité et le dilemme qui se pose
pour elle: ou moi-même et la pauvreté,
ou autrui et la richesse.
Voilà
donc un rapport de plus entre l'art et l'argent,
rapport artificiel, si on veut, mais de
toujours et de partout, – d'ailleurs un
des plus dangereux, parce qu'un des plus
sournois et parce que le débat se
passe au fond d'une conscience, et est donc
secret quelle qu'en soit l'issue: car, si
l'argent se choisit lui-même, c'est
un orgueilleux et il ne parle pas de lui;
si l'artiste choisit l'opinion, une fierté
d'un autre genre l'empêche de l'avouer.
Tentation
de l'argent: quel besoin de s'estimer soi-même
plus que tout, quelle confiance en soi,
quel amour de la lutte, quelle énergie
pour y résister ! J'écris
un livre, par exemple: je sais très
bien que le ton choisi, étant donné
tel public, déplaira. Seulement les
moyens mis en œuvre me permettraient aisément
de lui plaire: il suffirait de lui donner
ce qu'il réclame, et pourtant
je ne le fais pas. En ne le faisant pas,
je me prive aussi de louanges, dont la rumeur
serait agréable, je me prive d'un
appui; loin de trouver un soutien dans l'opinion,
je m'en fais une ennemie. Toutes les difficultés
à la fois !
Qu'y
a-t-il qu'on passe outre ? La réponse,
je crois, est facile: le vrai artiste ne
peut pas ne pas passer outre, il ne peut
pas être autrement qu'il est.
Orgueil,
sincérité, confiance en soi,
toutes ces vertus ou ces défauts-là
jouent sans doute un rôle dans le
débat, mais c'est la seule analyse
qui, plus tard, les distingue; au moment
de la lutte, ils se confondent dans une
opposition commune, qui se nomme tempérament
ou personnalité.
Chances
d'un conflit de plus, qu'on entrevoit maintenant,
qui est que, si l'argent est la société,
donc le nombre, l'artiste, lui, est l'individu;
et l'argent n'est ainsi qu'une occasion
de plus où éclate la suite
de ces conflits perpétuels dont toute
l'histoire est faite: l'homme affronté
aux hommes, de même que le groupe
l'est au groupe, et l'individu à
l'individu. Lutte dont celui qui la livre
voit du reste rarement l'issue: qui a raison
ou qui a tort ? Le plus fort a toujours
raison. Mais, quia été
le plus fort, cela ne se voit que longtemps
après.
Il
faut laisser passer les années, il
faut souvent que l'artiste soit mort, avant
qu'on sache s'il a vaincu l'opinion ou si
l'opinion l'a vaincu.
Il
serait riche alors, il a vécu dans
la misère, mais sa récompense
a été ailleurs.
Sa
récompense est en lui-même.
Une des formes de la noblesse est de consentir
à la pauvreté.
Ce
texte a paru dans la «Gazette de Lausanne»,
où Ramuz a tenu une chronique hebdomadaire
de mai 1913 à août 1918. Intitulées
«A
Propos de tout», elles ont été
réunies en volume chez Slatkine en
1986, avec une présentation de Gérald
Froidevaux.